Seuil, 2012 

« L’histoire, celle bâtie par les sociétés humaines, est toujours racontée comme une aventure qui ne concerne que l’homme. Pourtant, les animaux ont participé et participent

Le point de vue animalencore abondamment à de grands événements ou à de lents phénomènes de civilisation, qu’ils soient chevaux et chiens de guerre, équidés voués aux transports, bétail attaché à la production, animaux de compagnie, faire-valoir des loisirs, du cheval de course au taureau de corrida, etc.

Leurs manières de vivre, de sentir, de réagir à cette Histoire sont quelquefois effleurées, jamais étudiées. Même la récente histoire des animaux, que les historiens édifient depuis plus de vingt ans, se focalise sur les représentations, les dires, les gestes des hommes envers les bêtes, et sur leurs répercussions sociales, mais guère sur les vécus animaux, édifiant ainsi une histoire humaine des animaux, pas une histoire animale. Comme s’il n’y avait d’histoire intéressante que celle de l’homme, c’est-à-dire de soi. Comme s’il existait en nous une difficulté à s’intéresser au vécu de vivants qu’on enrôle, mais qu’on traite d’objets ou de scories de l’Histoire pour ne pas s’en soucier.

Or, le versant animal de l’Histoire est lui aussi épique, contrasté, tourmenté, souvent violent, parfois apaisé, quelquefois comique. Il est fait de chair et de sang, de sensations et d’émotions, de peur, de douleur et de plaisir, de violences subies et de connivences partagées. Il rejaillit directement sur les hommes, à tel point qu’il structure de plus en plus l’histoire humaine. Il est ainsi loin d’être anecdotique et secondaire ; il mérite amplement l’attention des historiens soucieux d’une histoire multiple.

Il faut donc arracher l’Histoire à une vision anthropocentrée, regarder ces comparses de l’homme, ces autres vivants que sont les bêtes, passer de leur côté, regarder de leur point de vue en retournant les interrogations, en cherchant des documents plus prolixes ou en lisant autrement, en décentrant le récit. Avec cela, on peut montrer comment les bêtes ont vécu et ressenti les phénomènes historiques dans lesquels elles ont été entraînées, comment elles ont réagi et même ont forcé les hommes à changer d’attitude. Évoquer cet autre versant de l’Histoire sert à réévaluer un véritable acteur, souvent majeur, trop longtemps occulté, à comprendre du coup nombre d’attitudes humaines (protestations, conflits, adaptations…) qu’on ne perçoit pas ou qu’on n’analyse pas bien sans cela, à répondre enfin à une demande croissante du public qui, des journalistes aux auditeurs en passant par les lecteurs ou les assistants aux conférences, soulève maintenant sans cesse cette question du vécu des bêtes. Et il revient aux historiens de leur répondre. »

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Source : www.pontivy.fr 

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